Aux bois gravés
Aux pieds des importants personnages qui tiennent les rôles principaux dans les œuvres des grands anciens, des maîtres de la gravure sur bois, se trouve souvent tout un petit monde dessiné d'une plume alerte - on l'entend crisser- ou de la pointe du pinceau - on le voit ployer et rebondir - d'un geste enlevé, badin, presque désinvolte : trois touffes d'herbe, des cailloux, une fleurette, quelques brindilles, là où sinon il n'y aurait rien. Ils sont, miracle, gravés dans le bois très fidèlement au geste qui les fit apparaître, avec la même assurance, sans rien perdre de la légèreté du tracé.
C'est là que se porte en premier mon regard, comme lorsque nous nous laissons absorber par les mille et une choses qui ornent le bord des chemins : minuscules champignons sur une vieille souche, coquille d'escargot, plume tombée à terre, pierres qui brillent au fond d'un petit ruisseau. Il y a aussi, derrière les personnages, des paysages lointains, des rochers aux formes improbables, et aussi des arbres, des arbres gigantesques avec toutes sortes de détails qui sont tous pourvoyeurs, pour l’œil, d'un plaisir gourmand à en déceler la moindre occurrence.
Les arbres sont comme des écritures, ronde et souple pour les uns, nerveuse et serrée pour d'autres ; avec une grammaire aussi, pour chaque espèce, qui nous en livre l'intelligence et le sentiment. Il y a un défi pour la plume, le pinceau ou le calame, à les traduire sur le papier, puis, pour la gouge, l'onglette et le couteau, à ne pas les trahir.
Ce sont les trouées vers le ciel qui en révèlent le principe, plutôt que le tronc, les branches ou les feuilles eux-mêmes. La gravure sur bois mène à ce constat mieux encore que la peinture ou la photographie car l'espace entre les choses est la matière même que nous travaillons pour les faire exister.
Le regard embrasse le tout, le saisit par parties, les assemble selon l'humeur et la nécessité, que l'on va scrupuleusement tenter d'inscrire dans le bois même, sans trop d'illusions d'y parvenir, mais au cœur sans doute l'espoir d'en concevoir une version qui procure un égal bonheur .
Comme lorsqu'un jazzband s'empare d'une mélodie et la métamorphose.
La gravure donne le pouvoir de décomposer et de recomposer le monde au gré du regard. On peut tour à tour le déshabiller, puis le parer des étoffes les plus extravagantes : le réduire à sa plus simple expression, le noir et blanc, la section rythmique, avant que n'interviennent les plaques couleur, les improvisations des solistes. A moins que ça ne soit l'inverse.
Ce qu'éprouvent certains en présence de musique, ou de l'océan, une attirance irrésistible pour ce baume, cet élixir, ce vin spirituel, cet ultime recours quand tout va mal, se trouve aussi au coin d'un bois, au détour d'un champs, au pied d'une colline.
C'est là que je suis amené le plus souvent à dessiner. La tombée de la nuit me semble, à moi, s'y prêter mieux que le jour où tout est si brillant. Plonger le regard dans l'obscurité : elle semble faite pour cela . La somme de ce qu'on y devine défait la vaine distinction entre le réel et ce qui ne l'est pas. S'y baigner exalte l’œil mieux que le plein midi et en révèle les ressources insoupçonnées. Les êtres qui peuplent le sombre-obscur sont de la sorte que l'on voit dans les nuages, le bois, la pierre ou la tache d'humidité sur le mur. Ils sont nos auxiliaires, nos amis imaginaires, nés de notre esprit et projetés sur l'écran du monde phénoménal. En un clin d’œil ils sont là, se transforment ou disparaissent, aimables ou terrifiants selon la constellation mentale du moment. Ils opèrent, depuis des millénaires, de nos mondes intérieurs vers la surface des choses, nous font signe, nous défient, nous accompagnent. Leur capture à l'encre de chine est réputée source de félicité. Les graver dans le bois et les imprimer le sont d'autant plus, comme si leur donner ainsi corps était ce qu'ils attendaient de nous. D'autres fois, la puissance et la grâce, la splendeur et le mystère de l'arbre se trouvent la nuit comme en majesté, quand rien ne vous en distrait, et propices au dialogue exclusif et silencieux avec lui, qui me donne, à moi, une sorte de légitimité à l'action de le dessiner, de le graver, de l'imprimer. Le jour levé, il sera toujours temps d'en mesurer toute la vanité, sans vergogne aucune.
 
Ces gravures ne sont pas des illustrations d'idées, ni d'histoires, ni des commentaires sur le monde. Si elles disaient quelque chose ce serait plutôt : Regardez. Regarder longtemps, ne pas se précipiter pour en penser quelque chose, juste regarder. Tout comme, écoutant attentivement une musique, le flot des pensées ralentit et l'ouïe prend le dessus sur tout autre considération.
Graveurs, nous nous créons un royaume. Dans les quelques centimètres carrés de la planche, nous rasons des montagnes, érigeons des barrages, inondons des déserts, jusqu'à que seul le dessin émerge à la surface du bois. Ne reste plus qu'à lui prodiguer juste l'encre nécessaire à sa reproduction de sorte qu'il aille vivre sa vie aux murs des maisons ou dans les pages d'un livre.